Marathon Photo – Opus 14 ->  » Manège « 

Marathon photo OPUS 14 « MANÈGE ».

Quand le mot est sorti du chapeau, j’ai pensé qu’il tombait parfaitement à pic car je souhaitais que le marathon emprunte une piste réjouissante.
Les événements récents nous ont bouleversés !
Je voulais un peu de paix et de joie, pour rebondir…

Quand le mot « MANÈGE » est sorti du chapeau, c’est une images d’Izis (de son vrai nom Israëlis Bidermanas) qui s’imposa directement à moi.

Il s’agit de l’image en noir et blanc d’un manège/carrousel de chevaux de bois qu’il réalisa au jardin des tuileries à Paris dans les années 50.

Izis_jardintuileries_manège.jpg

Que dire ?
Une lumière, un cadrage parfaits sur un manège à l’arrêt et comme figé dans le froid glacé et la lumière hivernale d’un parc enneigé.
Une délicatesse toute mélancolique qui nous surprend, nous attendris.
Les chevaux suspendus semblent joyeux ; regroupés et à peu près tous détachés les uns des autres, ils flottent de toutes leurs pattes, ils prennent la pose devant les yeux émerveillés du photographe.

Izis était un photographe-poète, un rêveur. Pour Jacques Prévert il était « le colporteur d’images », le doux capteur des instants, le tendre témoin des émotions fugitives.

Timide mais patient, il a mis beaucoup de temps pour pouvoir et savoir s’approcher des gens, sans déranger et sans se faire remarquer.
Avec son appareil photographique Il allait là où il ne se passe rien, il restait aux aguets, les gens ne le voyaient pas car il faisait partie du décor.

Doit-on s’intéresser à son histoire pour mieux comprendre sa démarche ?
Peut-être…
Lituanien d’origine juive, fuyant les pogroms et l’antisémitisme virulent, il s’enfuit et se réfugie en France.
On est en 1930, il a 20 ans.
Sans papier, sans contact, sans connaître un seul mot de français il se retrouve à Paris et vit dans la rue en clandestin.
Il rêvait d’être peintre, mais la réalité l’obligera à se contenter de petits boulots et notamment de retoucheur dans des laboratoires de photographes.

En 1940 la peste nazie envahit la France, il doit s’enfuir.
Ses parents, restés en Lituanie sont assassinés, victimes de la shoah. Son frère meurt dans le ghetto de Shaunas.
Arrêté par la gestapo, il est torturé.
C’est la résistance qui le libère et tout naturellement, il rejoint le maquis et photographie ses amis de lutte.
Après la guerre, ce sont ces mêmes amis qui lui rendent hommage et qui le font enfin un peu connaitre.

Son fils parle de lui ainsi : « C’était un homme angoissé, hanté par son passé, sans doute désespéré mais pas amer, capable de voir ce qui est beau, d’avoir l’humour d’un pitre… »

Au fil du temps, il s’est forgé un monde à lui en dehors du monde féroce, une tanière contre la violence et la bêtise.

Aux côtés d’Edouard Boubat, Willy Ronis, Robert Doisneau, on le considère aujourd’hui comme un digne représentant de la photographie humaniste.

En 1949, il entre à Paris-Match pour le premier numéro du journal.

D’emblée, il surprend pas son style. Ses patrons s’étonnent car ce ne sont pas les événements qu’il photographie mais les détails de la vie. Ses confrères se moquent de lui en l’appelant « Le spécialiste de l’endroit où il ne se passe rien ».

Qu’importe !

Il vit, il est sur son nuage et il a ce petit côté attachant qui fait qu’on ne peut se passer de lui.
La collaboration avec le journal va durer 20 ans.

Il voulait, puisqu’il était un survivant, simplement prendre le temps de rêver, de respirer la beauté d’un instant, l’indicible qui passe entre les êtres et les choses.

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Marathon Photo – Opus 13 ->  » FENÊTRE « 

Pour cette 13e semaine, c’est le mot « FENÊTRE » qui est sorti du chapeau.

Pour illustrer ce nouveau mot, j’ai trouvé cette image qu’Harry Gruyaert (photographe belge né en 1941) réalisa au Musée des Beaux-Arts de Bruxelles en 1981 lors de la grande rétrospective autour de l’œuvre du peintre surréaliste belge René Magritte.

HG_FENETRE.jpg

Harry Gruyaert photographie les couleurs.

C’est sa façon de percevoir le monde. Il est allé à sa rencontre, en Belgique évidemment mais aussi dans des tas d’autres pays.

C’est à l’âge de 20 ans qu’il décide que la photographie sera son moyen d’expression. La décennie qui l’a précédé a élevé la photographie au rang d’art en nuances de gris. La photo couleur est réservée à la presse, la mode, la publicité…

Qu’à cela ne tienne !

Dans la foulée de William Eggleston et Saul Leiter (ses modèles) il va proposer une approche personnelle, une perception narrative, non émotive et radicalement graphique ; un véritable (et nouveau) territoire pour la couleur.

D’emblée, il choisi de se couler auprès du sujet, sans rien troubler des situations. Il pratique l’effacement et en cela il rejoint la démarche d’Henry Cartier Bresson et sa « furtivité » légendaire.

On ne dira jamais assez l’importante que revêt la couleur dans son œuvre.

Les lignes franches, les grands aplats noirs qui tranchent sur des ocres aveuglantes, des rouges flamboyants, des bleus pâles, des verts fluorescents etc. participent activement à l’équilibre de ses compositions. La lumière, à la fois violente et tendre, aveuglante, abstraite et sensuelle joue un rôle fondamental dans le rendu « global ».

« Devant une photographie en noir et blanc on a davantage envie de comprendre ce qui se passe entre les personnages. Avec la couleur on doit être immédiatement affecté par les différents tons qui s’expriment dans la situation… »

Tout en refusant de céder au dogme de la construction réglée qui vient de la renaissance, Il déploie des lignes de force et parvient à donner à chaque partie de ses images un poids égal.

Dans ses images, tout compte !

Il s’explique : « Je suis intéressé pas la banalité du quotidien, les objets autant que les humains » et aussi « une fusion dans laquelle les habitants sont mêlés au paysage dans une harmonie de formes et de couleurs… ».

Les photographies d’Harry Gruyaert sont autonomes et se suffisent à elles-mêmes. Très éloignées du photojournalisme, elles échappent à toute logique thématique et/ou géographique.

Malgré ce « handicap » il rejoindra la prestigieuse agence Magnum en 1982 !

Pour illustrer le nouveau mot, j’ai choisi une image « belge » car c’est en Belgique, son pays natal qu’il a réalisé une part importante de son œuvre.

Dans cette image réalisée au musée ce n’est pourtant pas tellement la couleur qui importe, c’est surtout l’atmosphère.

Deux personnages vêtus de noir semblent recueillis devant un tableau représentant des fenêtres dont l’une est entrouverte sur l’obscurité la plus totale. L’objet (le tableau) tout d’un coup nous apparaît comme une dépouille.

Ce qu’ils observent ce n’est plus le jour, c’est son illusion.

En ces jours noirs qui endeuillent notre pays cette représentation est très troublante. Nous renvoie-t-elle l’image d’un monde dans lequel nous sommes ?

Quelles drôles de fenêtres que celles-ci !

Marathon Photo – Opus 12 ->  » ENFANCE « 

Marathon Photo OPUS 12.

Pour ce 12e opus, c’est le mot « ENFANCE » qui est sorti du chapeau et pour l’illustrer j’ai choisi la photographie du petit Rémi ; l’enfant au coquillage réalisée en 1955 par Edouard Boubat.

Boubat_Enfance.jpg

Caractériser l’enfance en une photographie voilà qui n’est pas facile.
Il faudra pourtant s’y coller si on veut se montrer exigeant face à ce défi !

Des photographies d’enfants il en existe probablement des milliards.
Les enfants sont précieux ; on les vénère.

Souvenirs de naissance, premiers pas, anniversaires, communions, vacances, fêtes scolaires sont autant de prétextes pour immortaliser chaque étape de leur vie.
Les photographies d’enfants peuplent les albums, trônent sur les bureaux et les meubles, garnissent les murs des maisons. On les transporte avec soi dans les portefeuilles, on les affiche sur les écrans des smartphones et des ordinateurs, on les distribue dans les familles, on les partage sur les réseaux sociaux…
Elles nous accompagnent partout où nous allons, elles nous suivent tout au long de notre vie.
Elles nous rassurent, nous rapprochent, nous rappellent que nous sommes vivants et que nous perpétuons la vie,

Pour la plupart, les photos d’enfants sont faites pour ne rester que dans le cercle familial ou amical.
Une fois sorties de ce cercle intime, elles n’intéressent à peu près plus personne.
C’est normal.
Qu’aurait on à faire de la photographie d’un enfant inconnu qui soufflent les bougies de son gâteau d’anniversaire alors que nous avons déjà la même (en mieux) de nôtre propre enfant qui souffle les siennes ?

Il y a évidemment des exceptions, mais en règle générale, les images qui ont valeurs de souvenirs n’ont que peu ou pas de valeur artistique. Nous nous satisfaisons du plaisir que nous éprouvons en les regardant car elles représentent ce qui probablement est ce que nous chérissons le plus au monde !
C’est ainsi et c’est bien.
Loin de moi l’idée de critiquer et/ou de mépriser la pratique qui consiste à immortaliser les siens.
Leur prétention est ailleurs, c’est tout à leur honneur et ça ne leur retire rien…

Qui était le petit Rémi, l’enfant au coquillage ?
Ce n’est pas notre enfant mais pourtant l’image nous parle.
Où se situe la différence entre cette image et les autres, les milliards d’autres qui ne nous intéressent pas ?
La question ne se pose pas car la réponse saute aux yeux.
C’est l’Enfant !
C’est vous, c’est moi, c’est nous.
Qui de nous (enfant) n’a jamais collé son oreille à un coquillage et fermé les yeux pour se retrouver au bord d’une plage et écouter le bruit des vagues et du vent ?

Cet instantané de la vie d’un enfant inconnu, c’est un miroir qui reflète tout simplement un moment donné de la vie, un moment familier connu de tous…
Il a une portée universelle.
N’importe qui peut le comprendre.

En une seule image et dans un doux dépouillement qui surprend, Edouard Boubat a réussi à restituer un monde d’enfance. Un monde dans lequel le petit Rémi est plongé et dans lequel nous plongeons à sa suite.

En 1996 Edouard Boubat disait :

« La photo c’est un instant de lumière, un moment où les personnages ont été devant nous.
Je ne me pose pas la question de savoir si une photo est bonne ou mauvaise.
Ce qui est important c’est qu’il y ait un « élan ».
Que je saisisse quelque chose à la prise de vue et que je sois saisi après par cette chose. Le plus important dans une photo, c’est donc qu’elle crève les yeux.
Qu’elle soit techniquement bonne ou mauvaise n’est alors pas si important.
Ce n’est pas l’appareil qui fait la photo, c’est l’œil »

Pour l’anecdote (un peu technique, je m’en excuse) je me souviens qu’il disait n’avoir jamais voulu travailler qu’avec un seul objectif : Celui dont l’angle de champs se rapproche le plus de la vision humaine, celui que l’on appelle « Le normal » et qu’il considérait comme le prolongement de son œil.

Dire qu’Edouard Boubat avait l’œil serait une lapalissade insupportable.
Je m’en garderai bien.

Il savait voir car il posait sur son sujet un regard bienveillant.

En plus d’avoir bon œil il avait l’œil bon…

Marathon Photo – Opus 11 ->  » Belgique « 

Pour cet onzième opus, c’est le mot « BELGIQUE » qui est sorti du chapeau et pour l’illustrer j’ai choisi une photographie de Nicolas Bomal.

C’est une image tirée d’une série avec laquelle il remporta à juste titre le 1er Prix National de la 14e Photographie ouverte du Musée de la Photographie de Charleroi en 2003.

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Caractériser la Belgique en une image n’est pas facile. On peut vite tomber dans le cliché facile. Le piège est tendu.

Un drapeau par exemple, planté à peu près n’importe où dans n’importe quoi pourrait faire l’affaire mais ce n’est pas ce que l’on attend dans ce marathon, vous l’aurez deviné.

On attend plus de subtilité, moins d’anecdotique, un peu d’originalité…

Du sublime !

L’idée de la Belgique c’est avant toute chose un état d’esprit que seuls (ou à peu près) les belges peuvent comprendre. Notre merveilleux petit pays est peuplé de gens simples, plein de talents qui ne se prennent jamais vraiment au sérieux, qui ont un humour bien à eux et des us et coutumes que nos voisins ne comprennent pas toujours.

Ces bons voisins nous appellent souvent « les petits belges » alors qu’en réalité, nous ne sommes pas plus petits qu’eux, nous appartenons seulement à un plus petit pays que le leur.

Nous avons notre identité, nos qualités, nos défauts comme tout un chacun.

Modestement nous sommes fiers (sans doute) et jamais (ou presque) nous ne nous mettons en avant. Notre modestie est légendaire.

C’est ce qui fait notre charme.

Bref, pour illustrer le mot du marathon, j’ai choisi une image qui ne paie pas de mine mais qui a un double mérite : elle caractérise parfaitement notre pays et elle se présente à nous avec des qualités plastiques indéniables. Elle est bien construite ; formes et couleurs s’articulent entre elles de manière harmonieuse.

C’est comme on dit « une baraque à frites » dans un village de Wallonie.

Un lieu ordinaire dans un cadre banal que l’auteur de l’image a traité avec beaucoup de respect, comme s’il s’agissait d’une œuvre architecturale remarquable.

Elle a trouvé sa place entre deux maisons de rangées reliées entre elle par des câbles électriques. On voit derrière elle la pointe d’un clocher et d’une part, une porte complètement déglinguée puis de l’autre un passage latéral qui donne accès à une modeste arrière-cour.

Le propriétaire de l’établissement, soucieux du bien-être de sa clientèle a eu la bonne idée de prévoir un espace couvert pour l’abriter en assemblant entre eux panneaux en bois surmontés de baies vitrées et toiture en tôles. La porte est ouverte, le lieu à l’air convivial, on papote en attendant son tour, une affiche annonce une brocante dans les jours qui viennent…

Touchante, elle raconte la simplicité de la vie quotidienne au village.

Le cadrage est frontal, rigoureux, sans effet ni fioritures.

Réalisée à la chambre d’atelier, en argentique elle est comme le dirait un certain Walker Evans « documentaire dans son style ».

Elle peut assurément être associée à ce mouvement photographique que l’on appelle « Le Nouveau Réalisme ».

Apparu dans le milieu des années 60, ce mouvement voulait se démarquer en s’opposant aux tendances artistiques lyriques et abstraites de l’époque et en proposant une figuration objective. Le néo-réalisme s’inscrit comme l’un des mouvements d’avant-garde les plus importants de la décennie. Par leurs œuvres les artistes néo-réalistes participent chacun à leur manière (qu’ils soient photographes, peintres, sculpteurs etc.) à l’un des concepts les plus importants du Nouveau Réalisme : la perception de l’objet ou du lieu usuel comme d’un matériau d’œuvre d’art.

A l’opposé de leurs homologues (peintres, sculpteurs…) qui préconisaient de ne pas tomber pour autant dans le piège de la figuration, connotée, petite-bourgeoise etc. les photographes vont au contraire proposer une vision ancrée directement dans le réel. C’est pour eux une manière de retourner à la réalité, une nouvelle approche caractérisée par le regard « neutre » à la frontière de la photographie purement documentaire  

Ces artistes/photographes attachants rechignent à séduire avec des artifices de composition et ne prétendent rien faire d’autre que témoigner, rendre compte, documenter une certaine réalité en se ré-appropriant les codes du réel pour en donner une vision personnelle « objective ».

Le sujet de la photographie proposée caractérise plutôt bien le mot du marathon dans le sens où la frite c’est un peu l’emblème de notre pays.

A l’exposition Universelle de Milan en 2015, j’ai visité le pavillon belge comme il se doit et que présentait-on en tout premier lieu ? Je vous le donne en mille : LES FRITES !

Venaient ensuite le chocolat, les moules, la bière…

Mais que faisaient surtout les visiteurs venus de tout pays et continents qui se pressaient à l’entrée du pavillon : La file pour recevoir le précieux cornet !

Gageons que ce nouveau mot vous inspire et ne vous laisse circonspects…

 

Marathon Photo – Opus 10 ->  » MAIN « 

Nous voici arrivés au 10e opus de ce marathon.

Si je voulais faire un raccourci un peu facile ou un mauvais jeu de mots, je dirais que pour celui-ci j’ai eu la main heureuse.

C’est le mot « MAIN » que j’ai tiré de mon chapeau et pour l’illustrer j’ai choisi la très touchante photographie d’Alexandra Boulat réalisée en 2001 au Pakistan.

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Née le en 1962, Alexandra Boulat est décédée le 05 octobre 2007 à Paris à l’âge de 47 ans des suites d’une hémorragie cérébrale.

Etrange destin que celui-là, elle qui a parcouru le monde, s’est exposée dans des territoires de guerre et qui a flirté avec la mort durant plus de 20 ans !

Alexandra Boulat est une photographe française connue pour son travail sur les zones de guerre. Photojournaliste de réputation internationale, elle a couvert la plupart des conflits des vingt dernières années en ex-Yougoslavie, au proche et Moyen-Orient.

Ce que l’on voit dans cette image intimiste ce sont les mains d’une femme anonyme qui émergent du milieu d’un groupe de femmes voilées et qui s’offrent au regard en s’élevant vers le ciel.

Impossible de dire où se déroule l’action.
Elles sortent de nulle part.
Ce pourrait être partout.

Le message qu’elles véhiculent est universel, tout le monde peut le comprendre ; elles expriment la souffrance, la supplication pour que cesse la souffrance. Elles ressemblent à n’importe quelles mains. Ce pourrait être les nôtres…

Dans la solitude de la prière (ce très mince espace de parole) elles sont comme un livre ouvert, une coupe présentée humblement comme une offrande et qui attend une bénédiction en retour.

Les femmes souvent ne peuvent parler.
Elles doivent se cacher derrière leurs voiles et partout, des Balkans à l’Afghanistan, du Pakistan à l’Irak, de la Syrie ou de l’Irak à la Palestine etc. elles vivent des drames et dans ces terres de conflits, Alexandra Boulat a réussit à immortaliser les détails, ces toutes petites choses qui racontent les souffrances au quotidien sans jamais montrer une seule arme.

Elle a toujours été de leur côté. Dans son travail de photojournaliste elle a été leur porte-parole.
Elle les a observées de très près, écoutées attentivement et a posé sur elles un regard bienveillant.
Elle a su raconter la guerre avec lucidité et honnêteté et en faire sentir tout le poids sans jamais succomber au sensationnalisme.

Le photojournalisme était au cœur de sa vie elle lui a donné le meilleur d’elle-même. Son propos n’était pas de construire une œuvre mais de raconteur aux autres, le monde tel qu’elle le voyait, avec ses illusions et ses désillusions…

Le travail du photographe journaliste c’est aussi celui là : S’exprimer au nom de celles et ceux pour qui ce droit fondamental est proscrit.

Alexandra Boulat laisse derrière elle une somme considérable, un témoignage poignant qui bouscule, provoque en nous la réflexion et réveille notre sensibilité.

Marathon Photo – Opus 9 ->  » Étang « 

Marathon Photo > Opus 9

C’est le mot « Étang » qui est sorti de mon chapeau et ça tombe bien !
Nous allons changer d’air, sortir un peu dans la nature…

Pour illustrer ce nouvel opus, j’ai choisi la photo très intéressante qu’Hubert Grooteclaes réalisa en 1974 quelque part en Belgique.

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Photographe belge, originaire d’Aubel (Pays de Herve) Hubert Grooteclaes (décédé en 1994) a longuement enseigné la photographie à l’Ecole Supérieure des Arts – Saint Luc de Liège.

A l’âge de 27, après de longues années passées dans la fromagerie familiale, il se lance dans la photographie en ouvrant à Liège un studio de portraitiste
Très vite cette activité routinière va le lasser même si elle nourrit son homme.

Le soir après le travail, il se passionne pour les collages, coloriages, trucages et durant plusieurs années il réalise des « photographismes » mot inventé par lui pour désigner des explorations artistiques à la croisée des chemins entre la sérigraphie et la photographie. De ce travail on ne retiendra pas grand-chose.

En revanche ce qu’on retient aujourd’hui ce sont surtout ses images « Floues/Nettes ».

C’est en 1965 qu’il fait une découverte.

En plaçant sur son agrandisseur une vieille optique Voïgtlander médiocre de 1925 il s’aperçoit que lorsque qu’il l’utilise à pleine ouverture de diaphragme, il obtient des images floues mais que celles-ci deviennent nettes à mesure qu’il referme ce même diaphragme. C’est en combinant les poses à pleines ouvertures et les autres, à diaphragmes fermés, qu’il va obtenir à partir d’un négatif parfaitement net un effet « dilué » très intéressant.
Le procédé en lui-même n’est pas nouveau William Klein l’avait déjà utilisé dans les années cinquante à la différence près que William Klein provoquait l’effet en modifiant la mise au point de son agrandisseur durant la pose (voir cette photo réalisée dans le métro de New York en tapant dans Google les mots clés  » William Klein » « Candy store » « New York »).

A la différence de William Klein qui n’utilisa que très occasionnellement ce « trucage », Hubert Grooteclaes va au contraire l’utiliser quasi en permanence durant plus de 20 années et il va même se replonger dans ses archives et ressortir les vieux négatifs avec ce nouveau procédé.
Une sorte de ré-interprétation de son regard.

C’est de cette partie la plus intéressante de l’oeuvre que j’ai tiré l’image proposée et qui toute empreinte de poésie, de douceur…

Il ne va pas s’arrêter en si bon chemin.
Non encore satisfait d’obtenir ce beau résultat, il va parfaire sa méthode en procédant aux virages des épreuves puis au coloriage « à la main ».
C’est le « fait maison » qui l’intéresse.

Google n’existe pas encore. Les Smartphones, Instagram et autres applications aux effets tout faits et obtenus par effleurement des écrans tactiles non plus.

Il est fort peu intéressé par la photo couleur en tant que telle (celle proposée par les fabricants Kodak, Agfa, Fuji etc.).
Il souhaite récréer lui-même les couleurs qu’il a vues lors de la prise de la vue. Il ne cherche pas la précision du rendu mais plutôt l’impression qui est restée dans son souvenir, un peu à la manière des photographes pictorialistes du début du 20e siècle (Léonard Misonne, Edouard Steichen…) qui préconisaient dans leur « théorie du sacrifice » de privilégier le rendu atmosphérique et de faire fi des détails…

Bref, nous voici en présence d’une image très sobre, tirée plein cadre, sans recadrage du négatif (la marque de fabrique de l’artiste).

Presque noir et blanc au sens littéral.
Un modeste tronc d’arbre isolé.
Un petit étang.
Une surface lisse posée comme une tache sur le sol enneigé.
Une forme familière qui évoque une larme ? La palette d’un peintre ?

Plus subtilement, une sorte de Yin et de Yang.
Une toile lumineuse, une trame éthérée, un rendu de surface qui dilue le regard. Un univers propice à la contemplation…

Le noir de l’étang c’est le Yin, le blanc de la neige c’est le Yang.
L’un et l’autre s’interpénètrent dans la dualité, la complémentarité…

Un rien du tout… 
Un tout d’un rien ?

Pour le prolongement on peut consulter ce LIEN 

Marathon Photo – Opus 8 ->  » Musique « 

Marathon photo – Opus 8

Pour cette huitième semaine et en cette période de festival autour du film d’Amour (où l’on met notamment à l’honneur de grands compositeurs) je veux proposer un mot qui je l’espère rajoutera encore un peu de joie…

De ma liste j’ai tiré le mot « MUSIQUE » et pour l’illustrer la très belle photographie de Yousuf Karsh qu’il réalisa en 1954 à l’Abbaye de Saint-Michel de Cuxa.

pablo casal.png

On découvre un personnage assis de dos qui joue de son instrument. Il s’agit de l’un des plus grands violoncellistes du XXe siècle : Pablo Casals.

Pour l’anecdote ; hier soir lors du gala d’ouverture du Festival International du Film d’Amour au Théâtre Royal de Mons j’ai été frappé par la ressemblance entre Vladimir Cosma (à qui on rendait hommage) et Pablo Casals. Ce n’était pas que physique, le style y était aussi !
En choisissant ce mot, et sans m’en rendre vraiment compte, je leur rendait hommage à l’un et l’autre.

C’est une image empreinte de sérénité et d’une très grande douceur.
On y voit le musicien en communion avec son instrument.
Il baigne dans une lumière en contrejour qui, tombant sur lui d’une petite lucarne à peine esquissée, semble là comme une auditrice attentive et respectueuse.

La lumière et la musique se sont données un rendez-vous.
On a le sentiment qu’un dialogue est engagé.

Yousuf Karsh a eu le bon reflexe en élargissant le cadre pour donner de la place à cette petite lucarne car elle joue un rôle fondamental à la fois dans l’équilibre de la composition mais aussi et surtout parce qu’elle participe activement au bon rendu de l’atmosphère qui règne dans ce petit coin de la chapelle.

Le bras du musicien est levé, l’archet est en action, la volute du violoncelle est posée sur son épaule. Sans les voir on sent les doigts sur les cordes. On devine le frottement des crins, on perçoit leurs vibrations. Encore un peu et on entendrait la musique !

Le corps de l’instrument lui-même est masqué par le corps du musicien mais étrangement une ombre sur le côté droit de l’image nous apporte une réponse, sa forme suggère le profil d’un violoncelle. Cette ombre en est le pendant.

Etrange portrait que celui-ci !
Réaliser un portrait de dos d’un personnage (et qui plus est une célébrité) n’est pas chose courante. Les vedettes sont généralement très attachées à leur image et souvent attentive à donner d’elle une image directement reconnaissable et de préférence flatteuse.

On reconnaît évidemment le virtuose (et compositeur) qu’était Pablo Casals mais ce n’est pas le plus important. Yousuf Karsh n’a pas voulu le représenter en tant que tel. Il a voulu représenter la musique comme si le personnage et l’immense artiste l’incarnait en lui-même.

D’ordinaire, la représentation qu’il donne des personnalités (du cinéma, de la littérature, de la politique..) est plutôt idéalisée. Il nous les montre généralement sous de beaux jours et les confine dans leur statut de star. Leurs yeux souvent ne regardent pas l’objectif (comme au cinéma). Leurs attitudes sont nobles, détachées voire sublimées…

La plupart du temps ce sont des portraits en studio et l’éclairage de style « Low key » est très maîtrisé.

Ici, avec Pablo Casals et contrairement à son habitude, il a choisit de rester en retrait pour capturer son image comme s’il voulait s’effacer et surtout ne pas le déranger.

Il nous propose donc une image en lumière naturelle « sur le vif » et non préparée. Un cas à peu près unique dans toute son œuvre connue.

D’origine arménienne Yousuf Karsh et sa famille ont fui le génocide perpétré par les turcs en 1915. En 1924, le petit Yousuf est envoyé au Canada en 1924 et il est accueilli par son oncle photographe portraitiste et c’est tout naturellement chez cet oncle que il fit son apprentissage.
A son adolescence, il est envoyé se perfectionner à Boston, aux États-Unis, auprès de John Garo, photographe alors le plus en vue de l’aristocratie et des célébrités de l’époque. Après plusieurs années passées aux États-Unis il revient au Canada en 1932 où il ouvre son propre studio à Ottawa. Il y fait ses débuts en tant que photographe de scène et devient rapidement le photographe de la haute société dont la renommée s’étendra largement au-delà des limites de la capitale canadienne. Il décède en 2002 à l’âge de 93 ans.

Aujourd’hui il est toujours considéré comme l’un des plus grands photographes portraitistes du 20e siècle.
Il a inspiré de nombreux photographes et carrément inventé un style ; le fameux « Clair-Obscur » appelé aussi « Low Key ».

Qu’est-ce qu’on dit dans ces cas là ?

Merci Monsieur !

 

Pour le prolongement on peut voir ICI

Et ICI